6 déc. 2014

Des élans… surréalistes



« Dans nos métiers, le plaisir n’a de sens que s’il est partagé » confie Laurent Serrano qui a signé l'adaptation et la mise en scène de ce spectacle baptisé « Les élans ne sont pas toujours des animaux faciles ». 
Et le plaisir est bien là. Celui du public, à l'évidence, mais aussi celui d’Emmanuel Quatra, Benoît Urbain et Pascal Neyron qui évoluent, avec aisance, dans cet univers absurde et décalé. Vêtus de costards-cravates, les trois complices, un verre à la main, devisent sur Verlaine que l’un prétend avoir croisé la veille, le cinéma japonais, le choix du pop-corn sucré ou salé ?, les hauts et les bas d’une ex-petite amie, ce bout d’arc-en-ciel à vendre…sans oublier un plan drague calamiteux où l’objet des élans…amoureux est en fait un proto-type (mi-homme, mi-femme ) !
Mais au-delà de ces sketches que certains comparent volontiers aux fameux « Diablogues » de Roland Dubillard, la jubilation vient surtout avec les intermèdes musicaux. A cappella ou s’accompagnant à la guitare, au piano et au valisophone (un instrument trafiqué à partir d’un manche en bois planté dans une valise), les comédiens-chanteurs ponctuent leurs échanges verbaux…et verbeux, de reprises réussies et très personnelles de « Chanson d’automne » (P.Verlaine/C.Trénet),  « Summertime Blues » d’Eddy Cochran, « They can’t take that » (I. et G. Gershwin) ou « Une bouteille à la mer » (C. Nougaro et M.Vander). Le tout, entrecoupé de compositions originales de Benoît Urbain comme  le surprenant « Extraterrum ». Logique, puisque le trio aborde aussi la question des extra-terrestres...
Annie Grandjanin

Du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 16h30 et 21 heures, au Théâtre Michel, 38, rue des Mathurins, 75008 Paris. Tél. : 01.42.65.35.02. www.theatre-michel.fr

26 nov. 2014

Mélanie Dahan: « Keys »

Revisiter des standards est toujours un exercice périlleux. Rares sont les artistes qui parviennent à imposer leur « patte » ! Pour un Jeff Buckley dont la superbe reprise d’« Halleluja »  nous a presque fait oublier la version originale de Leonard Cohen, on ne compte plus les pâles copies… 
Avec ce nouvel opus, Mélanie Dahan s’est attaquée à de sacrés morceaux ! De « Everytime we say goodbye » de Cole Porter à « What’s new » de Bob Haggard en passant par « Never said » d’Herbie Hancock et Stevie Wonder  ou encore « Whisper not » de Benny Golson, la vocaliste française n’a manifestement pas joué la facilité. Mais le résultat est à la hauteur: technique vocale irréprochable, arrangements ciselés et une approche résolument contemporaine et inventive.
Pour faire bonne mesure, la demoiselle a eu la bonne idée de faire appel à cinq pointures du piano : Baptiste Trotignon, Pierre de Bethmann, Manuel Rocheman, Franck Amsallem et Thomas Enhco, à charge pour chacun d’entre eux de proposer deux relectures inédites de ces succès du répertoire américain. Le batteur cubain Lukmil Perez et le contrebassiste Thomas Bramerie complètent harmonieusement l’ensemble.
Annie Grandjanin
  
Les 27 et 28 novembre, à 21 heures, au Sunset, 60 rue des Lombards, 75001 Paris. Tél. : 01.40.26.46.60. Prix : 25 €. http://www.sunset-sunside.com/concert/2014/11/
Et les 23 et 24 janvier 2015, au Duc des Lombards, 42, rue des Lombards. Tél. : 01.42.33.22.88. 
Album « Keys » (L’Autre Distribution).




18 nov. 2014

Lokua Kanza : « Je n'oublierai jamais Jean-Louis Foulquier »


Les années qui passent semblent n’avoir aucune prise sur lui. Et la notoriété n’a pas non plus abîmé sa belle simplicité. « Je n’ai jamais fait partie du star-system » confie Lokua Kanza qui fête cette année ses vingt ans de carrière. Et lorsqu’on l’interroge sur sa trop rare production (son dernier opus « Nkolo » est sorti en 2010),  il répond en riant : « Enregistrer un album demande beaucoup de maturité. Il faut du temps... »
On se souvient de ses débuts, lorsqu’il chantait en s’accompagnant à la guitare dans les rues de la Rochelle, tandis que ses aînés se produisaient au Festival des  Francofolies. Impossible de ne pas s’arrêter pour découvrir ce jeune zaïrois au timbre cristallin.
Quelques années plus tard, Jean-Louis Foulquier choisira de le mettre en vedette lors d’une soirée baptisée « La fête à Lokua ». « Je n’oublierai jamais cet homme.  A l’époque, il a dit : je veux mettre ce garçon sur la grande scène. Il m’a offert le plus beau des cadeaux. ». Même émotion, lorsque le chanteur a assuré la première partie de Jean-Louis Aubert au Zénith. Même si là, le cadeau semblait un peu… empoisonné ! « Quand tu commences à jouer et que tout le monde se met à crier « casse-toi ! », c’est plutôt dur, mais j'ai continué". Au bout d’une ou deux chansons, le public tombe sous le charme et la tournée se poursuivra avec succès.
Le succès, l'ancien musicien de la diva Abeti l'a rencontré dès la sortie de son premier disque éponyme en 1993. On dit volontiers que sa vocation est née en écoutant Miriam Makeba. Mais on oublie parfois qu’il  a eu le bonheur de donner la réplique à la star sud-africaine dans l’album « Homeland » et qu'il lui a écrit trois chansons. Et il demeure à ce jour l’un des rares artistes africains (sinon le seul) a avoir composé pour Nana Mouskouri (« Chemin de la joie »). Il a également coiffé la casquette de producteur pour Sara Tavares (« Mi Ma Bo ») et Pedro Guerra (« Tan Cerca de Mi »), sorti un bel album collégial "Toto, Bona, Lokua" (avec Gérald Toto et Richard Bona), chanté en français dans "Plus vivant" concocté avec la complicité d'auteurs comme Camille, Belle du Berry ou Marie Nimier, a reçu deux prix pour des musiques originales de films...
Chanteur, musicien, arrangeur, compositeur, producteur… Lokua possède bien des talents. « Je ne sais pas tout faire ! Mais certaines choses sont venues naturellement, parfois malgré moi. Quand tu es un jeune artiste et qu’on te demande combien tu as vendu de disques avant d’accepter de travailler avec toi…tu es bien obligé de t’y coller tout seul  et d’assumer». Assumer, il a appris à le faire dès son plus jeune âge « J’étais l’aîné de la famille et je suis devenu assez vite le « papa » de mes frères ». Un sens des responsabilités et de l'engagement qui l’ont conduit naturellement à défendre la cause des femmes violées en Afrique. Il a récemment signé la musique d’un reportage qui dénonce ce fléau. « Je suis allé dans un hôpital où l’on soigne les blessures physiques et psychologiques subies par ces femmes. J’ai parfois honte d’être humain » confie-t-il.
Citoyen du monde, il revient de Rio où il a vécu plus de deux ans. « A chaque fois que l’on se frotte à une autre culture, il en ressort quelque chose. J’ai travaillé là-bas avec de nombreux artistes réputés. Leur musique et leur simplicité m'ont touché. On se retrouvait souvent entre nous, juste pour le plaisir de jouer ensemble. Au Brésil, j’ai retrouvé l’Afrique mais avec davantage d’harmonies ». Il songe d'ailleurs à franchir l’Atlantique pour s'immerger dans la culture américaine. Mais c'est une autre histoire...
Pour l'instant, Lokua Kanza a repris le chemin des studios pour l’enregistrement d’un album qui devrait marquer ses vingt ans de carrière (sortie prévue en 2015). Il a déjà réuni autour de lui Ray Lema, Manu Dibango, Richard Bona, Wasis Diop, le batteur et percussionniste de jazz Paco Sery…  « De grands artistes que j’adore. Cela devrait bouger ! J’y mets beaucoup de mon cœur et de mon âme.» Comme dans tout ce qu'il a produit depuis ses débuts…
Annie Grandjanin

12 nov. 2014

Le pessimisme heureux de Fabien Martin


C’est un peu le retour de Martin… puisque le chanteur a attendu pas loin de sept ans après l’album « Comme un seul homme » pour sortir, en mai dernier un EP baptisé « Littoral ». Comme par le passé, il évoque le temps qui passe, le spleen d’un homme pas toujours à l’aise dans ses baskets et dans son époque, avec une poésie et un humour au second degré que l’on avait pu apprécier dans son premier opus « Ever Everest ».
Symboliquement emmenées  par le bien-nommé « Le phare », des chansons comme « La croisière s’emmerde », « J’aime pas »  « La touche étoile » ou « Ciel de traine » balisent un univers intemporel dont  Fabien Martin dessine les creux et les reliefs avec une nonchalante mélancolie, teintée d’élans joyeux . « De la variété mal rasée » comme il la définit lui-même, qui lorgne du côté de la pop anglo-saxonne et dont il a signé paroles et musiques. Parmi les musiciens figurant sur l’EP, on découvre le copain Mathieu Boogaerts à la batterie. Et c’est un autre copain qui a eu la bonne idée de lui ouvrir son appartement pour une série de concerts privés et intimistes « In the Loft », présentés cet été. Il investit demain une « vraie » scène pour un tour de chant qui mêlera anciens et nouveaux titres et peut être, en primeur, un ou deux morceaux de son nouvel album annoncé pour début 2015.
Annie Grandjanin
 
Le 13 novembre, à 20 heures, aux Trois Baudets, 64, bd de Clichy, 75018 Paris. Tél. : 01.42.62.33.33. www.lestroisbaudets.com

8 nov. 2014

« Qui chante ce soir ? », par Jean-Claude Barens

 
Auteur de ces fragments biographiques (presque) imaginaires, Jean-Claude Barens qui fut notamment le directeur du FestiVal-de-Marne, de 1993 à 2012 nous propose un ouvrage aussi passionnant qu’insolite.
Plutôt que de brosser des portraits traditionnels (souvent redondants), il livre  ici des petits instantanés de vie, laissant au lecteur le choix de démêler la fiction de la réalité.
Vingt profils suivis de photographies (réalisées par Francis Vernhet), le tout présenté dans un joyeux désordre. Le but ? Associer le texte et l’image. Au hasard des pages, on découvre ainsi la diva de Savoie, une Madelon dévergondée dont le papa tenait le pupitre des saxophones ou des clarinettes à l'Orchestre du Capitole, une diplômée d’urbanisme bercée par les musiques orientales et passionnée de country américaine des années 40, un petit auroch chez les Amerloques, Féfé ou encore un frenchy rencontré sur les bancs du Berklee College of  Music …
Catherine Ringer
(c) Francis Vernhet
Bon prince, l’auteur parsème ses énigmes d’indices qui devraient permettre au lecteur de ne pas se précipiter page 139 où se trouvent les solutions. Alternant le je et la position de l’observateur, Jean-Claude Barens séduit et intrigue avec ce procédé original et une écriture dont la savoureuse poésie fleure bon sa Gascogne natale.
Allain Leprest
(c) Francis Vernhet
« Les mots ont un pouvoir magique et la politesse élémentaire de la musique, c’est de donner de l’énergie » confie l’un des personnages dans « Qui chante ce soir ? ». 
Et il y a assurément de la magie, de la musique et de l’énergie dans ce livre. De la tendresse aussi pour ces artistes qui ont croisé la route de cet amoureux de la chanson. On soupçonne qu'après avoir créé et présidé une bonne douzaine de festivals (Chantons sous les pins, La Parade des cinq sens, les Océaniques, les Tempos du monde...) il a d’autres souvenirs dans sa besace…alors on attend la suite avec impatience !
Annie Grandjanin

Editions/Productions jcbarens 2014, 20 €



7 oct. 2014

La virtuosité vocale de Cinq de Cœur: un atout imparable

(c) Charlotte Spill
Comme le Quatuor ils puisent dans un vaste répertoire qui va du classique au rock en passant par le lyrique, la variété ou le jazz. Mais alors que leurs illustres aînés sont des musiciens accomplis…eux n’ont pas d’autre instrument que leur voix ! Cinq plus exactement : deux sopranos, une alto, un ténor et un baryton. Après « Chasseurs de Sons » et « Métronome » Cinq de Cœur présente son nouveau spectacle « Le concert sans retour », mis en scène par Meriem Menant, (alias Emma la Clown). Coincé dans un programme romantique allemand, le quintet ne tarde pas à se saborder, jetant aux orties robes longues et smokings noirs, pour s'échapper vers des contrées plus souriantes. Une boule à facettes apparaît alors sur scène, donnant le ton d’un concert totalement débridé où les partitions de Saint-Saëns, Brahms et Bizet croisent le fer avec des titres de Léo Ferré,  Scorpions, Simon & Garfunkel, Francis Lopez,  Mylène Farmer, dans des joutes musicales de haute portée ! On salue au passage l’arrivée de deux nouvelles recrues : Hélène Richer et Fabian Ballarin. La première, membre fondateur de la Compagnie Soleil de Nuit, rayonne littéralement sur scène tandis que le second, adepte de la beatbox, nous enchante dans le rôle du rockeur-séducteur. Les « anciens » Pascale Costes, Sandrine Mont-Coudiol et Patrick Laviosa sont toujours excellents. On regrettera peut-être l’absence de décors qui auraient pu ajouter quelques touches de folie, mais les fidèles, et ils sont nombreux, vous diront que leur virtuosité vocale est leur plus bel atout...
Annie Grandjanin

Du mercredi au samedi à 21 h, mat. dim. à 17 h, au Théâtre le Ranelagh, 5, rue des Vignes, 75016 Paris. Tél. : 01.42.88.64.44. www.theatre-ranelagh.com

1 oct. 2014

Jean Guidoni: "Avec Leprest, j'ai retrouvé le plaisir et l'envie".

(c) Chloé Jacquet
Après le spectacle  « Où vont les chevaux quand ils dorment  », Jean Guidoni s’offre un nouveau voyage dans la poésie d’Allain Leprest avec « Paris-Milan ». Un bel album de chansons inédites, mises en musique par Romain Didier, dans lequel il donne notamment la réplique à Juliette sur « Trafiquants ».  Rencontre avec l’artiste avant son retour attendu sur la scène du Théâtre de la Ville.
Comment est née l’idée de cet album ?
Le producteur Didier Pascalis m’a dit qu’il avait 3 textes inédits d’Allain et il m’a demandé si je voulais les enregistrer. Puis, il m’a rappelé pour me dire qu’il y en avait davantage et qu’on pouvait faire un disque. A l’époque, j’avais d’autres projets mais je n’ai pas réfléchi et j’ai dit oui tout de suite. J’avais déjà baigné dans cette atmosphère avec le spectacle « Où vont les chevaux quand ils dorment » que j’ai chanté avec Yves Jamait et Romain Didier. Il y a chez cet artiste quelque chose d’universel. Chacun peut se prendre son Leprest !
Il a pourtant eu une reconnaissance tardive, voire posthume ?
Cela me fait râler qu’il ne soit pas reconnu à sa juste valeur. C’est une grande injustice car c'était un vrai poète. Je le compare un peu à Prévert. Pour moi, c’est aussi grand. A la lecture de ses textes, j’éprouve  la même émotion que celle que j’ai eue avec Pierre Philippe. J’ai retrouvé le plaisir et l’envie.
Tu ne souhaites pas que l’on parle d’hommage ?
Je n’aime pas trop cette idée.  J’ai eu envie de faire ce travail, comme s’il était encore là, dans le respect de l'homme et de l'artiste. C'est pourquoi, je n'ai pas voulu interpréter des chansons trop intimement liées à sa vie.
Tu l’avais déjà rencontré ?
Oui. La première fois, nous avions été invités par Yves Mourousi pour un gala au profit des infirmières. Et la dernière fois que je l’ai vu, c’était lors d’un co-plateau au festival d’Aubervilliers. Nous avions une manière différente d’aborder ce métier. Je ne suis pas sûr qu’il aimait la scène autant que moi. Il était plus bohème.
On sent une belle complicité dans le duo avec Juliette sur « Trafiquants » ?
Nous avions déjà chanté ensemble « La chasse à l’enfant » de Prévert. Juliette est quelqu’un qui fait  partie de ma famille !
Peux-tu nous parler de ce nouveau spectacle ?
Le répertoire sera évidemment en grande partie celui de l’album « Paris-Milan », avec quatre de mes anciennes chansons dont « Djemila » et « Je marche dans les villes » et d’autres d’Allain qui ont surtout été interprétées par Romain Didier. Je serai accompagné de quatre musiciens dans une mise en scène de Gérard Morel avec qui j'ai déjà eu le plaisir de travailler.
Pourquoi as-tu choisi la chanson « Paris-Milan » pour le titre de l’album ?
J’aime bien cette idée d’un voyage simple, sans bling-bling, un peu à l’image d’une humanité en désarroi. Et ce refrain dans la chanson qui dit : « horizontalement le sablier ne sert à rien, c’est renversant… ». J’ai toujours été touché par la manière dont il maniait le verbe et les mots. La grandeur d’Allain Leprest est tellement humaine…
Peut-on espérer un prochain spectacle de Guidoni chantant Guidoni ?
Le projet est toujours là mais j’ai de plus en plus de mal à accoucher de nouvelles chansons…
Propos recueillis par Annie Grandjanin

Le 14 octobre, à  20 h 30, au Théâtre de la Ville, 2, place du Châtelet, 75004 Paris. Tél. : 01.42.74.22.77. www.theatredelaville-paris.com

Album « Paris-Milan » (L’Autre Distribution), sortie prévue le 13 octobre.