10 mai 2021

Dan Gharibian: "J'aime raconter des histoires"

(c)Johan Desma


Co-fondateur du groupe Bratsch avec lequel il a sillonné la planète durant plus de quatre décennies, le chanteur et guitariste a troqué la formule quintette contre une formation plus légère et tout aussi efficace: le Dan Gharibian Trio. 
Après un premier album baptisé "Affamés d'éphémère", Dan et ses deux jeunes musiciens: Benoît Convert (guitare/voix) et Antoine Girard (accordéon/voix) ont sorti "Da Svidaniya Madame", le 2 avril dernier. Un opus lumineux, aux arrangements modernes, qui alterne titres instrumentaux et chantés, musiques klezmer ("Boubasko Prasniko"), arméniennes ("Gulo"), grecques ("Egnatias"), folklore du Burkina Faso ("Siya Lé"), chansons urbaines ("Salvatrices mamelles")... sans oublier deux belles reprises d'Aznavour ("Parce que") et Nougaro ("Rimes"). 
Dès la première écoute, les trois complices nous embarquent dans un voyage sans frontières, à la fois festif et nostalgique.

- Comment est né ce trio ?
Lorsque nous avons décidé d'arrêter Bratsch, Benoît et Antoine sont venus me voir en Auvergne. C'est là que l'idée s'est imposée. Ils se connaissent bien car ils ont fait le conservatoire ensemble. J'avais déjà croisé Benoît plusieurs fois quand on jouait avec Bratsch. Quant à Antoine, je l'ai vu naître !

- Antoine a-t'il un lien de parenté avec votre vieux complice Bruno Girard ?
C'est son neveu. Tout môme, il écoutait déjà notre musique pendant les voyages en voiture. 

- La fin de Bratsch, en 2015, c'était la conséquence d'une certaine lassitude ?
Nous nous connaissions trop et nous nous sommes aperçus que nous ne pouvions pas aller plus loin.

- Vous étiez présentés à l'époque comme le groupe phare des musiques d'Europe de l'Est. Mais votre répertoire était bien plus riche ?
Les marchands de disques n'ont jamais su dans quelle case nous mettre. Musiques d'Europe de l'Est, ça nous allait bien, même si c'était un évidemment un peu réducteur.

- Dans ce nouvel album, vous passez de la joie à la mélancolie, c'est votre état d'esprit ?
Personnellement, je préfère le mot nostalgique. Pour moi, la mélancolie est une maladie ! Même si j'aime bien le blues, il faut des morceaux plus joyeux et rythmés. Cela permet notamment à mes complices de s'amuser et de montrer qu'ils ne se contentent pas d'accompagner le chanteur ! Moi, j'écris des chansons, je trouve un air et eux s'occupent des arrangements. Pour la chanson titre de l'album, par exemple, j'avais demandé un truc qui sonne un peu sud-américain. Pour "Siya Lé", ils ont aussi trouvé ce gimmick à la guitare qui rappelle la kora. J'adore mélanger les styles. Cela évite que les gens s'ennuient.

- Un journaliste vous a surnommé le "Tom Waits du Caucase". Vous en pensez quoi ?
 J'aime beaucoup Tom Waits. Mais je n'ai pas vraiment sa voix. Le petit côté éraillé sans doute.

- Comment avez-vous vécu cette longue période sans voyages ni concerts ?
Nous avons quand même pu répéter et nous avons enregistré ce nouvel album. Mais notre métier, c'est d'être sur scène. Répéter entre quatre murs, ça joue sur le moral. On n'existe plus. Quand on est artiste, on est un peu cabotin. Moi, j'aime raconter des histoires et les partager.

- Sur la pochette de "Da Svidaniya Madame", vous affichez un petit côté dandy ? 
Je suis d'une génération, celle d'avant 68,  qui prend le soin de s'habiller, de mettre un costume, quand elle se présente devant un public. C'est une question de respect.

Dans la dernière chanson "Notre soirée s'achève", vous remerciez le public ?
Un concert, c'est un échange avec les gens qui viennent nous écouter. Nous sommes des marchands de rêves. Nous essayons d'emmener le public dans notre monde, de le faire voyager.  C'est normal de le remercier parce que s'il ne nous suit pas, il n'y a pas de voyage.

- Vous vous qualifiez vous-même de simple ménétrier ?
 Je ne me suis jamais considéré comme un technicien de la musique mais comme un ménétrier, un troubadour. A l'image de ces gens qui parcouraient le monde pour raconter des histoires, faire du théâtre, jouer de la musique.

- Vous n'envisagez donc pas de poser votre bâton de... ménétrier ?
Pas tant que je pourrai voyager, chanter,  jouer de la guitare...




- Album "Da Svidaniya Madame" (Lamastrock/L'Autre Distribution), disponible depuis le 2 avril 2021.
En concert le 22 septembre 2021 au 360 Music Factory, 32, rue Myrha, 75018 Paris. www.le360.com

3 mai 2021

Lynda Lemay: "Il y a une part de moi dans chaque personne que je rencontre "

Quatre ans après "
(c) Sébastien St Jean
Décibels et des silences
", l'artiste québécoise revient 
 avec un projet fou : écrire et composer 11 albums de 11 chansons sur une période de 1111 jours ! 
Quatre sont déjà disponibles et un cinquième "Haute mère" est attendu le 7 mai prochain pour célébrer la fête des mères. 
On se souvient que Lynda Lemay nous avait fait partager ses envies de maternité dans "La marmaille", les angoisses d'une femme trompée avec ses fameux "Souliers verts"... mais c'est celle qui chantait "Le plus fort c'est mon père" qui nous bouleverse ici. Un père dont la disparition a donné naissance à cette oeuvre pharaonique. Comme toujours, la plume de Lynda plonge dans l'intime et l'universel, le grave et le léger avec des mots justes, une empathie et des notes d'espoir qui évitent le mélo. 
 Depuis sa belle province, elle nous raconte "Il était onze fois". 

- Dans vos dédicaces, vous remerciez votre père, à l'origine de ce projet ?

Si je dis que mon père a donné le coup d’envoi à ce projet, c’est qu’à quelques semaines de son décès, nous avons vécu ensemble des moments d’une rare complicité. Avant qu'il ne tombe malade, il n'est presque jamais arrivé que nous passions des moments seuls tous les deux. A l'hôpital, nous nous sommes relayées avec mes soeurs et ma mère et lorsque venait mon tour d'être face à lui, j'étais presque intimidée. Mon réflexe a été de me réfugier dans la création, et d’inviter papa dans mon paradis des mots.  Pendant que j’écrivais des histoires qui dédramatisaient la dure réalité qu’il traversait, papa me trouvait des rimes, avait les yeux qui brillaient, faisait équipe avec moi, s’improvisait poète… A un moment, après avoir écrit 4 chansons, je me suis exclamée :  "papa, on devrait faire un opéra ou quelque chose de grandiose avec tout ça". Quelques jours plus tard, papa était passé à l’autre étape.  Je n’aime pas dire qu’il est parti parce que je le sens toujours aussi présent J’ai l’impression que ce flash qui m’est venu de faire ces onze albums n’est pas étranger à ce rêve qu’on a fait ensemble. Je le sens fier et fort: "le plus fort" !

- Il y a aussi cette histoire d'alarme sur le cellulaire de votre fille qui explique le symbole du chiffre 11 ?

Quelques mois à peine après le décès de papa, j’étais assise au Spot (café) et le téléphone de ma fille Ruby, s'est mis à sonner. Je l'avais avec moi car elle n'avait pas le droit de l'apporter en classe. Une alarme sonnait chaque jour à 11:11, j’imagine que ce chiffre avait une signification pour elle.  Quand ça sonnait, c’était écrit :  "Make a Wish".  Incroyable que ma fille soit ainsi liée à la naissance d’un projet aussi important pour moi. 11-11.  Onze albums, onze chansons. C’était écrit que ça devait exister ! 

 - Comme toujours, vous évoquez des thèmes graves en évitant le mélo ?  

Écrire le malheur, c’est la seule façon de le rendre joli.  La poésie et la musique ont cette faculté d’alléger les cœurs qui souffrent.  C’est comme en trapèze volant, dans le mouvement, on ne sent plus le poids du corps. Quand nos souffrances se transforment en chansons, elles peuvent bouger, voler. Elles deviennent moins lourdes, moins étouffantes, plus faciles  à analyser, à soigner…. Quand je les décris, c’est justement pour trouver de la beauté et de la lumière, même dans les parties sombres de nos vies. C’est peut-être pour ça que je ne sombre pas dans le mélo dans ma poésie et dans ma musique.  Je n’aime pas le malheur alors je n’aime pas me vautrer dedans.                                            

- Il paraît que Gustavo de la Cruz, avec qui vous faites un duo, est votre nouvelle idole ? 

Je l'ai rencontré au Mexique (il est argentin et réside en Espagne). Il chantait à l'hôtel où je séjournais et, quand j'ai entendu sa voix (j'avais perdu mon idole Johnny dans l'année), j'ai eu un choc. C'était comme si j'entendais dans s voix toutes celles que j'ai aimées dans ma vie: Johnny Hallyday, Johnny Cash, James Blunt, James Taylor, Cat Stevens, Elton John, Tom Waits, Ed Sheeran... En même temps, nul autre que Gustavo ne possède ce timbre qui résonne aussi fort en moi. J'appelle ça un coup de foudre artistique. C'est comme si mon Johnny m'avait envoyé son successeur !

- Pour ce projet, vous vous êtes fixé une méthode de travail ?

Je savais que si je l’annonçais avant qu’il soit « prêt » ça me mettrait de la pression, et c’est tout ce que je ne voulais pas. Il fallait qu’avant la sortie du premier album, les autres soient déjà enregistrés. Et c'est ce que j'ai fait. J’étais en studio, presque nuit et jour. J'y ai mis toute mon énergie, tout mon amour, mes économies, mes idées folles… Je me suis entourée d’une équipe exceptionnelle de musiciens, techniciens audacieux qui se sont lancés dans le vide avec moi !  Et on a bien rempli le vide !  Le noyau de mon équipe :  Yves Savard (guitares), Dominique Messier (batterie, arrangements de cordes), Pierre Messier (piano, claviers, sax, accordéon), Sébastien Dufour (guitares), Francis G. Veillette (guitares, pedal steel), Maurice Williams (basse), Gabriel Dubuc (ingénieur son) … et il y a tant d’autres grands complices sur cet immense projet (mes harmonicistes Guy Bélanger et Pascal Per Veillette, Philippe Dunnigan et Christine Giguère aux cordes, Violet Hébert à la trompette…)

- Dans la chanson "La scène aux pieds", vous dites que vous vous nourrissez des histoires des autres. Quelle est la part de fiction et d'autobiographie dans ce projet ?
C’est un peu comme dans le reste de mon répertoire: la fiction et l’autobiographie se côtoient, se chevauchent. Parfois il y a des parts de moi dans des chansons qui peuvent sembler parler de mon contraire.  Je ne me sens loin d’aucune réalité !  J’ai l’impression d’avoir le monde entier à l’intérieur de moi. Il y a une part de moi dans chaque personne que je rencontre, peu importe son vécu, ses expériences. Quand je les décris, c'est  comme si je les avais vécues, senties. Merci à mon imagination et mon empathie, j’imagine !

- Dans "La peur", vous évoquez le virus en disant que s'il nous infecte d'une conscience, il n'aura pas été vain ?

J’ai écrit « La peur » pendant le premier confinement, alors que nous étions bombardés par des informations contradictoires, et j’analysais cet effet que la peur avait sur le monde et sur moi-même.  On cherche des solutions, on cherche l’espoir, notre cerveau a du mal à accepter un tel drame. Des gens ont perdu des proches à qui ils n’ont pas pu dire au revoir. Ça fait ressortir le beau et le laid chez l’être humain.  En même temps, pour une majorité de personnes, ça a été le moment de revoir ses priorités. On a eu le temps de se décrasser les yeux, d’écouter un peu mieux.  Le fait d’avoir peur nous fait prendre conscience de la peur qui est le quotidien de plusieurs hommes, femmes et enfants autour de nous, tout près, aussi bien que sur d’autres continents, dans d’autres pays où des peuples attendent de l’aide qui ne vient pas. Ça crée un éveil des consciences qui ne peut qu’apporter du bon en bout de ligne.  J’ose espérer qu’on en retirera beaucoup de positif.  Je demeure optimiste.

- La chanson "Mon drame" raconte l'histoire d'une femme enfermée dans un corps d'homme, dont vous proposez une version dans chaque album ?                                      

Cette chanson est un sous- projet à mon grand projet.  Passionnant comme exercice : j’ai décidé de choisir un texte et d’écrire onze musiques, totalement différentes pour porter le texte. J'ai aussi décidé, vu le thème, de mélanger une voix d’homme à ma voix féminine pour illustrer le combat.  Chaque version de la chanson est donc faite en duo avec un de mes chanteurs préférés. L’histoire de "Mon drame" revient donc, différemment, sur chacun de mes onze albums !

- Vous écrivez aussi "Je le trouve touchant le monde, j'me dis qu'y va s'calmer, qu'y va s'laver les côtés sombres...". C'est le message que vous souhaitez faire passer ?

Oui, « Il était onze fois » tente d’expliquer où se trouve le bonheur dans ce monde que l’on habite.  "Le monde" est la première chanson mais aussi un peu le résumé de cette longue recherche de sens et d'espoir. Le premier album deviendra un film, qu’on est en train de finaliser avec l’équipe de Parce Que Films. Ce document en dira long aussi sur ma démarche artistique et philosophique. 

- Vous avez hâte de rechausser vos souliers pour la scène ?

Oh oui, je m’ennuie de la scène !  Je prépare en ce moment (prise trois) mon nouveau spectacle « La vie est un conte de fous » (les deux premières versions ayant été annulées ou reportées) Mais comme le temps passe, je modifie le show sans arrêt. Quand je pourrai retrouver le public, je serai la plus heureuse des chanteuses. Je rêve au 11.11. 2021. Ces retrouvailles à l’Olympia, je sens que ça va être FOU !!!

- Albums déjà disponibles: "Il était onze fois", "Des milliers de plumes", "A la croisée des humains" et "De la rosée dans les yeux" et à venir, le 7 mai 2021 "Haute mère" (Productions Caliméro.


29 avr. 2021

Antoine Bataille : "Ma démarche est solitaire mais joyeuse"

(c) Vladimir Vatsev
Auteur, compositeur, musicien, créateur de sons pour le théâtre et le cinéma, Antoine Bataille a notamment développé ses "Fugues bâtardes" au Théâtre des Déchargeurs,  participé à un hommage à Jean Giono à La Criée de Marseille, travaillé sur des lectures musicales autour de textes de Robert Desnos, joué et signé la musique du spectacle "Le journal d'une apparition" d'après Robert Desnos, au Théâtre National de Chaillot... Un parcours atypique durant lequel il a cultivé et partagé son goût pour la poésie, les créations et les expérimentations.
Le 2 avril dernier, il a sorti "De l'indécence", son quinzième album ! Après les sensuelles déclarations  d'amour de "Crescent Hotel", ce nouvel opus confirme, une fois encore, le talent d'un artiste dont la quête nous emmène bien loin des chemins balisés de la chanson. 
Accompagné d'un trio composé de Khoa-Vu Nguyen (violons, cordes, percussions), Mika Benet (claviers, percussions) et Vladimir Vatsev au saxophone, lui-même assurant les parties pianos, voix, claviers et percussions, Antoine Bataille nous offre ici quatorze titres (dont trois textes de Guillaume Apollinaire, Roger Gilbert-Lecomte et Fernando Pessoa) d'une belle et fiévreuse intensité.


- Dans votre premier album "Muti", les textes étaient signés Marie Bataille ?
Il s'agit de ma maman. Elle est écrivain et fait partie de ces auteurs qui ont construit une oeuvre, non pas pour la diffuser ou qu'elle leur survive, mais par nécessité.

- C'est aussi ce qui vous anime ?
J'oscille en permanence entre l'extérieur et l'intérieur. Pendant des années, mes albums ont été très peu diffusés parce que je m'en fichais. Pour moi, l'important était que l'objet existe et je passais très vite à autre chose.  J'ai vécu des moments fertiles en créations et en rencontres. Avec Marcel Kanche, mon complice de toujours, nous partageons cette furieuse nécessité de solitude et en même temps cette gourmandise très enfantine avec laquelle nous aimons creuser, chercher et découvrir. C'est une manière de ne jamais être dans le confort.

- Vous avez créé un label avec lui pour vous sentir plus libre ?
C'est vrai que c'est une forme de liberté mais ce n'est absolument pas revendicatif de ma part. J'avais surtout le désir de savoir comment tout cela fonctionne. 

- Votre démarche artistique est plutôt atypique ?
L'idée est d'utiliser le mécanisme d'une autre manière. C'est par la marge que la page tient le cahier. Je considère que plus la montagne à franchir est grande, plus elle est désirable. Ma démarche est radicalement solitaire mais joyeuse !

- Quand on lit votre biographie, on ne trouve pas grand chose sur vos racines, votre formation musicale ?
C'est comme une bonne blague qui ne doit pas être expliquée. L'ambivalence est une richesse. Je peux vous dire que je n'ai pas fait le conservatoire parce que je sais ce qu'on peut y trouver et y perdre aussi. J'ai énormément de respect pour les gens qui ont suivi un parcours académique mais j'estime que, dans ce domaine, il n'y a pas qu'un seul chemin. J'ai eu la chance de rencontrer un professeur qui m'a donné une sorte de socle, sans jamais chercher à m'emmener dans son univers. 

- On vous qualifie de bricoleur de sons, cela vous convient ?
Le bricolage a quelque chose de gourmand qui me parle. J'aime l'idée de chercher, d'essayer sans notice pour utiliser et placer un micro, une pédale, un instrument...

- Certains vous perçoivent également comme un personnage hybride, né de la rencontre de Steve Reich et Erik Satie ?
Ce sont des questions que je ne me pose absolument pas. Ces mots ont été utilisés pour me présenter lors de certains concerts, mais sont-il encore valables ?

- Parlez-nous de votre passion pour Fernando Pessoa ?
C'est une obsession troublante.  Lorsque je travaillais sur "Puissé-je",  la première chanson de l'album, j'ai pris machinalement dans ma bibliothèque un recueil de ses correspondances et je suis tombé sur la phrase : "Puissé-je avoir ton allègre inconscience...". Pour moi, Pessoa est un choc permanent. Il y a une cohérence absolue entre ce qu'il a écrit et la manière de le diffuser. Quand on pense qu'une grande partie de son oeuvre était enfouie dans une malle ! 

- Album "De l'indécence" (Le Passage/L'Autre Distribution), disponible depuis le 2 avril 2021.


 

13 avr. 2021

Fanelly: "Pour moi, le métro était comme une sorte de laboratoire"

(c) Talos Bucellati

 Son nom commence à circuler en France et en Italie depuis la sortie, en mars dernier, de "Metro Stories". Et l'engouement devrait vite gagner les amoureux des mélodies enlevées, entre pop et jazz, des textes originaux, des arrangements subtils. Sans oublier ce timbre chantant hérité de la région des Pouilles où elle a grandi. Des chansons écrites, composées et arrangées par Fanelly (également guitariste), qui racontent toutes une histoire. Celle de personnages croisés dans le métro:  un"Superhero", "The Bubble Man", des employés au bord du "Burnout", un businessman en quête d'accomplissement dans "One Step Behind".... Enregistré entre la France et l'Italie, avec la contrebassiste Sélène Saint Aimé ( l'étoile montante du jazz), le guitariste Matthieu Barjolin, Davide Chiarelli à la batterie et aux percussions, ainsi que des guests sur des solos, cet opus auto-produit est l'une des belles surprises de ces dernières semaines. 

- Toutes les chansons ont vraiment été écrites dans le métro ?

Oui tout comme les mélodies. Il m'arrive aussi de peaufiner l'écriture la nuit et j'ai réalisé les démos de tous les instruments dans ma cave.

- Il  s'agit de personnages croisés au hasard des stations ?

Pour moi, le métro était comme une sorte de laboratoire. J'avais comme une projection de leur image pendant quelques instants. Et, derrière l'image que je recevais,  je me suis mise à imaginer leurs rêves, leurs frustrations, leurs espoirs. 

- La chanson "One Step Behind" évoque aussi les attentats de Paris en 2015 ?

Oui, même si je ne prononce jamais le mot. En fait, le besoin d'écrire est venu après la disparition de mon père et ces évènements tragiques qui se sont déroulés à Paris. C'était comme une thérapie, une manière de faire le deuil.

- Et l'envie de faire de la musique est paraît-il venue après un concert de Charlie Winston ?

J'aimais bien l'univers sensible et original de cet artiste, son coté pop-folk et spontané.  Dès le lendemain de ce concert au Casino de Paris, j'ai eu envie d'acheter une guitare et surtout d'apprendre à jouer car j'avais déjà 33 ans ! J'ai eu un excellent professeur et un fin pédagogue en la personne du guitariste Matthieu Barjolin qui m'a appris les premiers accords. J'ai commencé à composer au bout de quelques mois. 

- Un professeur que l'on retrouve parmi les musiciens de l'album ?

C'est vrai que c'est assez fou. J'ai hésité à lui demander car je ne me sentais pas assez légitime. Je débarquais un peu de nulle part mais j'avais une idée très claire de ce que je voulais.

- Dans le livret, on peut lire un extrait de "A une passante" de Baudelaire ("Les Fleurs du Mal)". Pourquoi ?

J'ai mis quelques lignes de ce poème au début du livret parce que j'avais le sentiment qu'il reflétait l'esprit que j'ai voulu mettre dans l'album, le caractère éphémère de toutes choses. Baudelaire imaginait tout un monde derrière cette femme.

- Pouvez-vous nous parler du titre étrange intitulé "Prélude" ?

En fait, il est né d'une erreur ! J'étais dans le métro et j'essayais de capter un refrain que j'avais enregistré. J'ai appuyé sur reverse sans le faire exprès et d'un seul coup, le morceau a pris un côté  mystérieux. Je l'ai conservé comme ça, sans rien changer.  La voix est a cappella et à l'envers. On me demande parfois dans quelle langue je chante !

- En parlant de langue, pourquoi avez-vous choisi de vous exprimer principalement en anglais ?

C'est venu spontanément car je parle souvent anglais lors de mes voyages et de mon travail dans le  marketing. Je me sens comme une citoyenne du monde et la langue n'a jamais été une barrière pour moi. Chanter des ma langue maternelle viendra probablement plus tard.

-  "Koria" est la seule chanson de l'album que vous interprétez en français et en italien ?

Pourtant,  Koria ne veut rien dire, ni en français ni en italien ! En fait, j'étais en train de travailler quelques accords de "Blackbird" de Paul McCartney sur les conseils de mon professeur. Ma fille qui avait alors 3 ans me sollicitait pour jouer. Je lui ai donc proposé d'inventer et détourner la signification de certains mots pour l'amuser. Comme je le chante dans ce titre: "Koria veut peut-être dire rêver, si j'en ai besoin..."

- Album "Metro Stories" (Tunecore/bandcamp), disponible depuis le 19 mars 2021.


6 avr. 2021

Seb Le Bison: "On ne joue pas une musique pour les gens assis"


(c) Alain Fretet

En avril 2016, le groupe Western Machine avait sorti un premier album baptisé "From Lafayette To Sin City". Du rock fougueux comme ces chevaux attirés par l'odeur et la poussière des grands espaces. Derrière les rênes: Seb le Bison (guitariste et chanteur), François Jeannin (batteur remarqué au sein de Paris Combo) et Jésus La Vidange (à la basse). Pour "Shots Cuts", le nouvel opus (dans les bacs le 14 mai prochain), Taga Addams a remplacé Jésus à la basse mais un même souffle de liberté accompagne des titres comme "Going Back To Hollywood", "Betty Jane", "Western Dream", "Run Run" ou l'efficace reprise de Tom Petty "I Won't Back Down". Un souffle auquel le saxophoniste Mat le Rouge n'est peut-être pas étranger.
Entretien avec Seb le Bison (également aux commandes du label Bullit Records), entre deux riffs avec ses complices, dans un studio à Saint-Ouen. 
Seb Le Bison (c) Didier Bonin



- Western Machine, c'est avant tout une histoire de copains ?
Pour moi, l'aspect humain est essentiel. C'est comme une sorte de famille. Il faut que ça se passe comme ça, sinon un groupe ne tient pas.

- Vous avez pourtant  perdu Jésus en route ?
Il s'agissait de Marion qui se déguisait en homme sur scène. Elle a choisi de se consacrer à d'autres projets. Nous avons passé une annonce et Taga s'est présentée.

- Mat le Rouge, le saxophoniste,  prend une place de plus en plus importante dans l'aventure Western Machine ?
Au départ, nous sommes un trio et nous avons des musiciens supplémentaires sur les albums. Pour "Short Cuts", il y a le trompettiste Andrew Crocker et Mat au sax.  C'était un choix volontaire de ne pas le rattacher parce qu'il est tellement bon que son planning est plutôt chargé. Mais l'histoire fait qu'il existe vraiment dans le groupe. La porte reste ouverte...

Taga (c) Didier Bonin
- L'album sort sur votre propre label, ce n'est pas compliqué à gérer ?
 Mon héros, c'est Duke Ellington. Il a réussi à monter son entreprise tout en menant la carrière que l'on connaît.  Moi, l'image de l'artiste incapable de s'occuper de lui-même, j'en ai un peu marre.

- C'est une liberté mais aussi une contrainte ?
Il faut accepter de vivre plus chichement. Diminuer son envie de consommation en se disant que c'est le prix à payer. 

- Dans votre premier album, certains titres
faisaient  référence à des titres de films avec un net penchant pour ceux de Jim Jarmush ?
 La première fois que j'ai vu "Mistery Train", j'ai été totalement impressionné. Jarmush, c'est de la pure poésie.

- Les compositions et les textes se font toujours de manière collégiale dans le groupe ?
François Jeannin (c) Alain Fretet
Nous sommes très fans de la culture alternative. C'est notre mode de fonctionnement. Moi, j'arrive avec une idée, un riff. François écoute et on met en place un groove avec une première grille. Après, chacun joue ses parties.

- Pour "Short Cuts" vous avez franchi l'Atlantique ?
L'album a été enregistré à Montreuil mais c'est un ingé son américain qui a réalisé le mastering. Quant au mixage de "Going Back To Hollywood", il a été fait à Los Angeles. Nous sommes des cow-boys français, avec notre accent et on l'assume. Mais on regarde à l'Ouest ! 

- C'est dans cet esprit que vous portez des costumes sur scène ?

Nous sommes costumés, pas déguisés ! C'est important le côté visuel. Moi, le look jean-basket, je ne suis pas fan, sauf lorsqu'il s'agit des Ramones. Je fais beaucoup de cabaret, notamment avec ma compagne Juliette Dragon qui monte des revues burlesques. Lorsqu'on se produit sur scène, il faut sortir un peu de la réalité, faire le show. On ne joue pas une musique pour les gens assis.




- Album "Short Cuts" (Bullit Records), 
disponible le 14 mai 2021

29 mars 2021

Le Festival Rio Loco : une chatoyante célébration de l'Afrique


C'est devenu une tradition et un rendez-vous qu'on ne manquerait pour rien au monde puisque,  chaque année, le Festival Rio Loco annonce l'été dans la cadre ludique de la Prairie des Filtres, sur les rives de la Garonne. Evidemment, compte tenu du contexte sanitaire, les organisateurs ont adapté le format et la durée pour offrir un maximum de sécurité au public: jauge, circulation des festivaliers, concerts assis...  Mais pas question de renoncer (on croise les doigts !) à l'esprit de fête animant la ville rose qui va se parer, cette fois, aux couleurs chatoyantes de l'Afrique. 

Dobet Gnahoré
(c) Thomas Skiffington

A l'image de l'affiche de cette 26ème édition, une oeuvre de JP Mika, un artiste originaire de la République Démocratique du Congo, intitulée "Magnifique". Magnifique, le programme promet de l'être puisqu'on attend, d'ores et déjà le grand pianiste, compositeur et chanteur congolais Ray Lama, la chanteuse, auteur et comédienne malienne Fatoumata Diawara, le supergroupe féminin panafricain Les Amazones d'Afrique, dont les chansons défendent l'égalité et les droits des femmes, le populaire écrivain et rappeur franco-rwandais Gaël Faye, James BKS, l'étoile montante de la scène afro-urbaine, la camerounais Blick Bassy (nominé aux Victoires du Jazz 2020), Jawhar et son répertoire métissé de châabi et folk-pop, le Kolinga sextet... 

Autre belle surprise, la chanteuse, danseuse et musicienne Dobet Gnahoré, première artiste ivoirienne à remporter un Grammy Award (en 2010), qui devrait offrir la primeur des titres de son nouvel         album "Couleur" (enregistré en Côte d'Ivoire) dont la sortie est prévue le 4 juin prochain.


Blick Fassi
(c) Dominique Joly
Après avoir invité le public à danser sur des rumbas du Congo, de Cuba ou de Catalogne et donné l'an dernier la parole aux "Voix des femmes",  le Festival Rio Loco, poursuit sa mission d' ambassadeur des cultures du monde avec ce beau voyage à la découverte de la richesse des musiques, chants et danses d'Afrique.

- Du 13 au 20 juin 2021, à Toulouse, Prairie des Filtres à Toulouse (31000). 

Infos et programme mis à jour sur le site http://rio-loco.org et sur les réseaux sociaux du Festival Rio Loco.




26 mars 2021

Doudou Morizot: "si le public n'est pas au rendez-vous, il n'y a pas d'artiste"

(c) DR
Pour l'état civil, il s'appelle Roger Morizot mais pour le monde du spectacle, il est Doudou. Celui qui, durant plus de trente ans, fut le régisseur de l'Olympia. Chaque jour ou presque, il a soigneusement consigné sur des cahiers le trac des grands soirs et les
 lendemains difficiles, les blagues de potaches dans les coulisses, les colères des divas et les moments de franche amitié  avec certains artistes...  Autant d'anecdotes et de souvenirs qu'il raconte, avec la complicité d'Emmanuel Bonini, dans  "Je les ai tous vus débuter".
A plus de 90 ans, Doudou a conservé le regard malicieux et le franc-parler d'un titi de Paname,  qui donnent une saveur supplémentaire à l'ouvrage. Parfois tendre, souvent truculent, il n'hésite pas, au passage, à égratigner quelques idoles. 
En bonus, une précieuse annexe avec la programmation de l'Olympia de février 1954, date de son ouverture, jusqu'à 1979 (année du décès de Bruno Coquatrix) ainsi que des photos auprès de Piaf, Brel, Aznavour, Bécaud, Barbara, Michel Simon, Hallyday, Vartan, James Brown, Liza Minnelli, Jerry Lewis... Sans oublier la belle préface de Jean-Michel Boris (ancien directeur de l'Olympia), disparu en novembre dernier.

- Il y a déjà eu des livres sur l'Olympia mais celui-ci est vraiment vu des coulisses ?

C'est sûrement pour ça que j'ai de bons retours. A mon âge, je ne pensais pas donner autant d' interviews ! Ce livre n'aurait peut-être pas marché il y a quelques années. Il est sorti au bon moment. J'ai même appris qu'on prévoyait des tirages supplémentaires.

C'est vrai que l'idée vient de Bruno Coquatrix?

 Il me disait toujours: "vous êtes le seul à pouvoir le faire. Observez, écoutez et prenez des notes".

- Des notes dont le volume doit être impressionnant. Comment avez-vous procédé avec Emmanuel Bonini ?


 Après notre première rencontre, il m'a demandé de lui apporter tout ce que j'avais. Il a tout remis en ordre et a proposé de commencer en racontant mon enfance.

- Des années de galères à la tournée mondiale en compagnie des Platters, vous avez parcouru un sacré chemin ?

C'est vrai que ce n'était pas gagné ! D'autant plus qu'à une époque, j'étais un vrai voyou.  J'ai fréquenté des malfrats, des clodos et j'ai dû faire plein de petits boulots pour survivre. 

- Mais vous avez croisé la route de deux hommes providentiels ?

 Le premier était Joseph Bouglione. Il m'avait engagé au Cirque d'Hiver. Bruno Coquatrix qui cherchait du personnel pour la salle qu'il comptait remettre en état est passé voir son copain Joseph. Ce dernier lui a dit: "je peux te prêter mon décorateur pendant 8 jours". Je suis resté 34 ans !

- Vous ne cachez pas votre affection pour Edith Piaf et Jacques Brel ?

Comme moi, Edith avait connu des débuts difficiles et modestes. Cela nous a évidemment rapprochés. Elle m'avait surnommé "ma p'tite gueule". Nous avons partagé tellement d'émotions avec elle. A son enterrement, j'ai jeté dans sa tombe un petit bout du rideau de l'Olympia que j'avais découpé pour elle. Quant à Brel, je peux dire avec fierté que nous étions amis. Il était d'une incroyable timidité mais il pouvait aussi pousser de grands coups de gueule. Après, il s'excusait toujours en disant que c'est lui qui avait été mauvais. Un soir, par exemple, il est sorti furieux parce qu'il avait chanté deux fois le même couplet. Je crois que le public ne s'en était même pas aperçu. La grande peur de Brel c'était la fausse note. Il vomissait avant chaque concert. J'ai été impressionné mais pas vraiment surpris lorsqu'il a décidé de tout arrêter parce qu'il n'avait plus rien à dire. Avec Piaf et Brel, j'avais l'impression de partager les mêmes valeurs.

- Vous êtes nettement moins tendre avec Claude François ?

Il n'a pas su gérer le succès. Il s'emportait très vite et pour un rien. Je me souviens que la seule personne qu'il craignait c'était Bécaud ! Dans ce métier, il y a toujours l'angoisse du désamour car si le public n'est pas au rendez-vous, il n'y a pas d'artiste ! 

- Dans le chapitre sur Brassens, on perçoit un sentiment de tristesse ?

Le petit père !  Il souffrait de coliques néphrétiques depuis plusieurs années. En 1962, c'était devenu infernal mais, par amitié pour Coquatrix,  il avait accepté de se produire une nouvelle fois à l'Olympia. Chaque soir, après la piqure du médecin, il serrait les dents et me broyait les mains avant de monter sur scène. Après le spectacle, une ambulance le ramenait à l'hôpital. Lorsque je passais le voir dans sa chambre, il ne se plaignait jamais. Il me demandait juste des nouvelles de ses chats. Cela a duré trois semaines !  



- Vous avez regretté  l'époque de la vedette anglaise, américaine, du numéro de music-hall... ?

Bien sûr. La mode du récital a commencé avec Aznavour. Certains artistes estimaient que les premières parties étant trop chères  ils ne pouvaient pas augmenter leurs cachets. Brel trouvait ce raisonnement assez con. Il  disait qu'il ne ferait jamais un truc pareil. Et son manager Charley Marouani était d'accord avec lui.

- Vous avez aussi connu les grands soirs de premières  ?

    Ça avait de la gueule tout ce monde en robe longue et smoking.  Je ne sais plus de quel spectacle il s'agissait mais je n'oublierai jamais l'arrivée de Liz Taylor, au bras de Richard Burton !

- "Je les ai tous vus débuter", Editions de l'Archipel, février 2021. Prix: 20 Euros.